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Les univers des deux comtés Des contes gratuits pour petits et grands

Le train hanté

Mestr Tom

Il faisait nuit lorsque la locomotive à vapeur entra dans la gare du comté de Nuit. Une fois la machine complètement arrêtée sur le quai, les contrôleurs en descendirent et crièrent : « Val Sombre, terminus ! Veuillez descendre des voitures. La société du chemin de fer des Deux Royaumes vous remercie pour votre voyage. »

Une cinquantaine de passagers quittèrent le train : des fées, des lutins, des aventuriers et de simples habitants du royaume des Fins Heureuses. Tous venaient célébrer la soirée du Nouvel An dans le comté de la Nuit. Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils voyageaient jusque-là. Ils s’émerveillaient des décorations macabres mais teintées d’humour que la reine des Cauchemars avait préparées pour la fête.

La ligne reliant le palais des Fins Heureuses au château des Cauchemars avait été ouverte depuis moins d’un an. Le roi Conteur, la princesse Chrysanthème et son épouse, la comtesse Erzemine, avaient participé au voyage inaugural. C’était la première fois que la population était autorisée à faire l’aller-retour. Jusqu’alors, la ligne servait surtout aux déplacements administratifs, professionnels et au transport du courrier.

Une fois le personnel d’entretien passé dans les wagons, le chef de quai annonça le départ pour le « Val de l’Espoir ». Les créatures qui attendaient déjà sur le quai purent enfin monter dans les quatre wagons : sorcières, vampires, hommes-garous sous forme humaine et autres monstres. Tous avaient hâte de découvrir le comté des Fins Heureuses. Pour la plupart, c’était la première fois qu’ils franchissaient le pont du Troll, qui permettait de passer de l’autre côté du royaume.

Chacun avait revêtu ses plus beaux habits de fête. Un groupe de trolls, vêtus comme des jardiniers, attira l’attention : ils avaient réservé le wagon à bagages, ce qui surprit les contrôleurs.

Un vampire détonnait parmi les voyageurs. Il portait un long manteau noir et une capuche sombre. Ses vêtements poussiéreux semblaient avoir traversé les âges. Son regard fuyant trahissait sa volonté de ne pas se faire remarquer, mais sa singularité attirait malgré tout l’attention.

Alors qu’il montait discrètement, un jeune garçon l’aborda :

— Veuillez m’excuser, monseigneur.

L’étranger se retourna et découvrit un jeune vampire élégamment vêtu. Sa posture trahissait son inexpérience. Chasseur le regarda, surpris : jamais personne ne lui avait parlé avec autant de déférence. Issu d’une famille modeste qui protégeait la lande des invasions de sorcières, il n’avait jamais eu d’autre titre que celui de bourreau des sorcières.

— Je peux peut-être t’aider, dit-il.

— Oui… je voudrais retrouver mes parents. J’ai lâché la main de ma mère pendant que tout le monde montait, et je ne sais pas où est notre wagon.

Le garçonnet était paniqué.

— Tu ne veux pas demander aux contrôleurs ?

— J’ai peur… ce sont des fées.

— Tu n’as rien à craindre. Désormais, la paix règne entre nos deux comtés. Personne ne te fera de mal. Même les sorcières : certaines sont un peu bourrues, tu risques de te faire tirer les oreilles ou d’être traité de chenapan. Mais rien de grave. Au fait, quel est ton nom ?

— Je n’aime pas mon prénom. Mes parents m’ont donné celui de l’endroit où je suis né.

— Une tradition chez nous, soupira Chasseur. Tu ne voudrais pas que je t’appelle Ouistiti ?

— Si vous voulez, monseigneur.

L’ancien bourreau se retint de rire et prit la main de l’enfant.

— Pourquoi as-tu si peur ? Il n’y a aucun danger.

— Je me suis perdu la dernière fois. Papa m’a retrouvé de justesse… J’ai failli être capturé par des sorcières.

Chasseur pensa à une vieille plaisanterie de ces bougonnes nostalgiques.

— J’étais à la sortie des landes, reprit le garçon en tremblotant.

— Il faudra que j’en parle à Khèty.

— Qui est-ce ?

— La mère des sorcières, répondit le vieux vampire en riant.

— D’accord… Nous l’appelons la Sombre Dame.

— Quand j’étais jeune, moi aussi…

Le garçon l’interrompit brusquement :

— Monseigneur, là-bas… il y a un homme. Il fait peur aux contrôleurs.

Chasseur, stupéfait, aperçut la silhouette d’une créature armée d’un grand filet. Dans les deux comtés, il ne connaissait qu’un seul être capable de porter un tel instrument sans être pêcheur. C’était lui. Mais la reine des Cauchemars l’aurait-elle remplacé, après que la princesse l’eut amnistié pour son aide lors de la Seconde Guerre du Néant ? Le vieux vampire en doutait fortement. Perplexe, il resserra la main de Ouistiti.

Le sinistre personnage avait disparu.

— Où est allé cet homme ? demanda-t-il.

— Il se dirigeait vers le fond du train… J’espère qu’il ne fera rien de mal à papa et maman.

— Ne t’inquiète pas. Les contrôleurs sont tous des chevaliers de l’Ordre d’Argent, fidèles à la maison du roi. Rien ne peut arriver.

— Bien… bien, monseigneur. Sur votre honneur de chevalier ? souffla Ouistiti, encore inquiet.

Chasseur s’étonna une nouvelle fois : jamais on ne l’avait considéré ainsi.

— Voilà ce que nous allons faire. Nous allons remonter le train et retrouver tes parents.

Le vieux vampire avançait avec une rapidité discrète, entraînant son jeune protégé par la main. Au bout d’un moment, il s’arrêta brusquement.

— Ouistiti, dépêche toi, si tu veux revoir tes parents.

Mais l’enfant ne cessait de jeter des regards en arrière.

— Regarde devant toi, ordonna Chasseur.

— Oui, monseigneur… je vous prie de m’excuser.

Le vampire leva les yeux au ciel, puis reprit sa marche. Aux abords du wagon à charbon, ils commencèrent à remonter le train. Le premier compartiment abritait trois sorcières qui discutaient restauration rapide. Le gamin tremblait de plus belle. Chasseur salua ces dames d’une courbette élégante, et son protégé, mal assuré, l’imita.

De retour dans le couloir, Chasseur s’interrogea : quel restaurant pouvait bien baptiser ses sandwiches « Mac Élisabeth », en hommage à un homme ? Intrigué, il passa devant le deuxième compartiment, d’où s’élevaient encore des voix de sorcières, sans prendre la peine d’ouvrir. Dans le troisième, les voix étaient plus douces. Il frappa avant d’entrer : quatre gargouilles riaient en jouant aux cartes. Le jeu consistait à éviter la carte du Fou. Chasseur connaissait bien ce personnage : derrière l’ancien bouffon du roi se cachait le plus grand espion du royaume.

Ils atteignirent les portes séparant les premiers wagons. Voyant son compagnon trembler comme une feuille, Chasseur le souleva et le déposa sur la passerelle d’en face. Évitant les secousses du train, il bondit à son tour dans le wagon suivant. Il allait frapper à la porte du compartiment quand le jeune vampire hurla. Chasseur se retourna et aperçut la sombre silhouette vêtue de noir. Ses habits, semblables aux siens, semblaient de meilleure facture. Sans réfléchir, il plaqua sa main sur la bouche du garçon et entra dans le compartiment où des hommes-garous lisaient le journal, commentant les dernières nouvelles.

Chasseur trouvait étrange que, malgré la paix entre les trois clans du comté de la Nuit, chacun continue de faire bande à part. Le jeune garçon, lui, était en pleine panique : il avait l’impression de tomber de Charybde en Scylla.

— Monseigneur… gémit-il.

— Ouistiti, ne t’inquiète pas. Tu es avec moi, il n’y a rien à craindre.

— Vous en êtes sûr, monseigneur ? balbutia l’enfant.

— Oui, j’en suis sûr. Mais cesse de crier, si tu ne veux pas que cette créature étrange nous repère.

Même si la reine des Cauchemars l’avait remplacé, Chasseur savait qu’il devait en parler à la princesse Chrysanthème. Elle l’attendrait discrètement à l’arrivée. Il était devenu le rôdeur de son altesse, chargé de l’informer des menaces pesant sur le pacte de non-agression entre les deux comtés. Créatures et humains avaient combattu côte à côte lors de la Seconde Guerre du Néant, plus de cinq ans auparavant.

Perplexe, Chasseur relâcha le jeune vampire. Un jeu du chat et de la souris s’engagea entre l’ancien bourreau et la sombre créature. Dans le compartiment suivant, au grand soulagement de Ouistiti, quatre vampires arboraient l’emblème d’argent du prince Stanislas. L’enfant, intrigué, interrogea :

— Mes seigneurs chevaliers, quel prince servez-vous ?

— Le prince Stanislas, répondit le plus âgé.

— Quand aura lieu sa cérémonie ?

— C’est notre prince depuis plusieurs années, depuis la fin de la Première Guerre du Néant. Tes parents devraient au moins t’apprendre qui il est.

Rougissant, le garçon s’inclina :

— Toutes mes excuses, mes seigneurs. J’espère ne pas vous avoir offensés. Je souhaite devenir écuyer un jour.

Le vieux Chasseur sourit. Enfant, c’était aussi son rêve, mais sa condition modeste l’en avait empêché.

— Ton père, que fait-il ? demanda l’un des vampires.

— Il est soldat des Marches, monsieur.

Cette réponse fit remonter de sombres souvenirs à Chasseur. C’était là qu’il avait vécu avec sa famille, avant d’être maudit par les sorcières.

Il avait été cette créature sinistre pendant des siècles, effrayant les enfants du comté de la Nuit plus encore que les croque-mitaines eux-mêmes. Et justement, nos deux compagnons en croisèrent dans le compartiment suivant : ils jouaient à un jeu de dés incompréhensible pour trois d’entre eux, tandis que le dénommé Gall répétait que l’important, dans ce jeu, c’était les valeurs. Chasseur lui-même n’y comprenait rien.

Voyant le jeune vampire moins craintif, il le laissa un instant pour inspecter le couloir. La sombre créature semblait avoir disparu. Il fit signe à son compagnon de le rejoindre.

— Que fait ta mère ? demanda-t-il.

— Elle est maman… quelle drôle de question.

La réponse étonna Chasseur. Depuis des centaines d’années, les femmes des vampires avaient pris les armes et ne restaient plus au foyer. De quelle obscure famille des landes ce gamin pouvait-il bien venir ?

Ils achevèrent l’exploration du deuxième wagon. Chasseur allait bondir sur le troisième lorsque ses sens de rôdeur l’avertirent d’un danger. À bord, il vérifia le premier compartiment : étonnamment vide. Il y poussa Ouistiti et referma la porte. Dans le couloir, il aperçut la créature. Elle avait sorti son filet. Cette fois, le doute n’était plus permis : son adversaire était bien un chasseur des ombres.

Le vieux vampire dégaina ses dagues et s’avança prudemment. Mais à peine avait-il dépassé la porte du troisième compartiment que la silhouette s’évanouit. Pris de panique, il retourna auprès de Ouistiti. L’enfant, plus calme, avait sorti de sa musette quelques madeleines. Ils firent une pause, partageant ce réconfort fragile, puis reprirent leur recherche. Les parents du garçon ne se trouvaient pas dans le troisième wagon.

— Gamin, il ne reste plus que trois compartiments. Tu retrouveras bientôt tes parents.

Alors qu’il se tenait sur la margelle entre deux wagons, l’ouïe de Chasseur ne le trompa pas. Il projeta l’enfant dans le quatrième wagon et lui ordonna sèchement :

— Gamin, prends le premier compartiment et caches toi.

— Oui, monseigneur, répondit le jeune vampire, terrifié.

Chasseur referma la porte derrière lui. Il réfléchissait vite : si les parents du petit se trouvaient dans le dernier wagon, il fallait espérer qu’ils n’aient pas été emportés. Car déjà, trop de voyageurs manquaient à l’appel. Les contrôleurs eux-mêmes brillaient par leur absence. Pourtant, le roi les choisissait parmi les mages et les soldats les plus puissants. Quelque chose clochait dans ce train.

Il se retourna, croyant surprendre son adversaire, mais le wagon était désert. Aucun bruit, aucune trace. Les compartiments étaient vides. Le vieux vampire sentit la panique l’envahir. Si les contrôleurs avaient disparu, c’était qu’ils avaient été happés par le filet sans fond de son ennemi. Cette arme maudite capturait plusieurs proies à la fois, les enfermant ensuite dans des cages selon leur race, afin qu’elles ne s’entre-dévorent pas. Tous les voyageurs du troisième wagon avaient été ainsi piégés.

Ne voyant plus la créature, Chasseur se hâta vers le dernier wagon. Il y trouva son jeune protégé prostré dans un compartiment vide, en larmes.

— Je ne retrouverai jamais père et mère… Il est trop fort, même pour vous, monseigneur. Laissez moi et fuyez !

Chasseur fronça les sourcils.

— Dis donc, Ouistiti, tu veux mon pied aux fesses ? Un noble chevalier ne fuit jamais. Si tu veux devenir écuyer, je plains ton instructeur. Par mes armes, l’ennemi ne nous attrapera pas.

Le garçon plongea son regard dans celui du vieux vampire. Il n’y vit aucune crainte. Alors il se redressa, humble.

— Toutes mes excuses, monseigneur. Je n’aurais pas dû douter de vous. Que faisons-nous maintenant ?

— Nous continuons jusqu’à la fin du wagon.

L’ancien bourreau n’était pas rassuré. Comme il le pressentait, le deuxième compartiment était vide lui aussi. — Où sont papa et maman ? sanglota le jeune vampire.

— Il ne reste que le dernier compartiment. Ils s’y sont réfugiés avec les trolls. Trop massifs pour être pris dans le filet.

— Je n’entends pas le rire de maman, ni les plaisanteries de père…

Il n’y avait qu’une seule solution : avancer. Chasseur fit passer l’enfant devant lui, afin de dégainer discrètement son épée. Elle portait un nom redoutable : Dernier Recours. Forgée par l’ancien mage lors de la guerre du Néant, elle avait le pouvoir d’abattre tout monstre passé du côté de l’ennemi innommable.

Le jeune garçon, animé d’un souffle d’espoir, entra dans le dernier compartiment. Mais ce n’étaient pas ses parents qui l’attendaient… c’était la sinistre créature, filet déployé, prête à capturer sa proie. En un instant, Chasseur se plaça devant l’ennemi. Le filet s’abattit, lui laissant à peine une seconde pour réagir. Il aurait été pris, si le futur écuyer ne l’avait pas poussé en arrière.

Le combat semblait perdu… jusqu’à ce que les premiers rayons du soleil filtrent entre les lames des stores. Le train venait de franchir la ligne du Troll : ils étaient désormais dans le comté des Fins Heureuses. Cantonnée au royaume de la Nuit, la créature disparut aussitôt. Urbain le Troll du haut de sa tour empêchait les créatures aux mauvaises intensions de rentrer dans le comté des fins heureuses.  L’enfant, rassuré, reprit son souffle. Mais une mission restait : retrouver ses parents.

Chasseur posa une main tendre sur son épaule :

— Il ne reste qu’un wagon. Ce sera peut-être le bon. Allons y.

L’enfant n’avait pas la joie ni l’espérance de celui qu’il considérait comme un grand chevalier. Mais soudain, une voix féminine retentit :

— Tombal, mon chéri, viens par ici ! Nous avons failli te perdre !

— Oui, mon garçon, ajouta un soldat vêtu d’une armure rapiécée. Cesse d’embêter ce prince. Rejoins nous dans notre compartiment.

Les parents, vêtus de vieux habits usés, enlacèrent leur fils avec ferveur. Le garçon, rayonnant, revint vers Chasseur, posa un genou à terre et déclara :

— Monseigneur, j’espère être aussi courageux que vous un jour. Et si jamais vous cherchez un écuyer… pensez à moi. Je serais honoré.

Puis il repartit avec ses parents, laissant le vieux vampire songeur.

Personne n’avait vu la créature. Personne ne pouvait dire qui elle était.

Mais, de retour dans le comté de la Nuit, elle réapparut devant lui :

— Vous auriez dû me laisser l’attraper. Cet enfant souffrira.

— Je le sais. Mais un jour, après des siècles, pour son père, il sera devenu un prince.

— Une vie sombre l’attend.

— Je le sais. Je l’ai vécue. Mais j’ai l’espoir qu’il ne la vivra pas.

— Comment le sais-tu ?

— Parce que j’ai été ce garçon. Et toi… qui es-tu ? Mon remplaçant ?

Alors l’ennemi ôta sa capuche. Chasseur trembla : il vit son propre visage, plus âgé, plus fatigué. La créature représentait ce qu’il serait devenu s’il n’avait pas trouvé rédemption auprès de la princesse.

Le sinistre vampire le fixa, puis sourit :

— Tu es donc notre espoir.

Et il disparut dans un souffle.

Peu après, une alarme retentit, annonçant l’arrivée au Val Sombre. Le rôdeur descendit du train et retrouva sa souveraine. Il lui sourit. La reine n’eut pas besoin de mots : elle comprit qu’enfin, son ancien chasseur avait fait la paix avec son passé… et avec son futur.

 

Version adaptée aux apprenants et dyslexiques

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