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Les univers des deux comtés Des contes gratuits pour petits et grands

Justin 2

Justin ayant appris la nouvelle de l’anéantissement du château des cauchemars et de l’arrivée
prochaine du Néant avait prétexté une inspection dans les fortins de la frontière pour s’enfuir de la
capitale. Encore une fois, les troupes de soldats se retrouvaient sans commandant mais, connaissant
la couardise de leur héros et sa proportion à réussir malgré lui, personne, pas même le roi, n’y fit
attention. Justin s’était réfugié dans un petit village au nord du palais des fins heureuses au pied des
montagnes du bord du monde. Il s’enregistra auprès de la maréchaussée comme un tailleur en
vacances. Justin remarqua la méfiance des gens du Nord envers les étrangers. S’il avait été bien
accueilli, il n’en était pas de même pour les camelots qui venaient de loin présenter leurs produits au
marché. L’un d’eux attira l’attention de notre chevalier.
C’était un homme petit, bossu au visage peu aimable et aux mains calleuses. Son étal était étrange
car aucun produit n’y était exposé. Il proposait une énigme aux gens et s’ils obtenaient la bonne
réponse alors il sortait du sac l’objet demandé. Il refusait toutes les transactions monétaires. C’était
pratique et la queue qui se forma devant son échoppe énerva passablement les autres camelots.
Armés de bâton, ils voulurent se débarrasser de l’importun. Alors que le nain était acculé dans une
ruelle et que la douzaine de marchands s’apprêtait à le passer à tabac, Justin caché derrière un
tonneau entendit un son mélodieux venu de nulle part. La musique calma les velléités de la foule
qui sembla avoir perdu la mémoire. Chacun retourna à son échoppe se demandant ce qu’il s’était
passé. L’homme reprit son sac et quitta le marché.
Dans la nuit, Justin eut une envie pressante et se résolut à sortir dans la nuit pour y répondre. Il
entendit alors le son d’une flûte, similaire à celle qu’il avait entendu dans l’après-midi. Il vit
plusieurs personnes sortir des maisons, en chemise de nuit, l’air hagard. Ils suivaient un berger qui
jouait de la flûte. Justin se dit qu’il devrait fuir ce danger mais on ne peut fuir adroitement que ce

que l’on connaît ! Ne voulant pas tomber de Charybde en Scylla, il partit chercher son équipement
et, pour éviter de se faire remarquer, quand la colonne de promeneurs nocturnes passa devant lui, il
se décida à la suivre.
La troupe suivit le son de la flûte et son porteur jusqu’à une clairière à la sortie du village. Là, le
nain se tenait sur un rocher, avec, à ses côtés une dame vêtue tout de blanc et de bleu, des flocons de
neige flottaient autour d’elle. Justin se précipita subrepticement dans les fourrés pour observer
l’étrange scène nocturne.
— Il me semble avoir entendu du bruit très cher, déclara à la jeune femme.
— Combien en as-tu mon cher Wilhem ? demanda le nain ignorant la remarque de sa camarade.
— J’en ai quatorze, six adultes et huit enfants. La flûte ne peut pas se tromper, déclara le musicien.
— C’est bien cela, déclara le nain en compulsant un étrange grimoire. 14 personnes ont échoué à
mes énigmes. Nous les revendrons facilement comme esclave.
— N’oublions pas que depuis que le Néant nous a envahi, nos confrères achètent moins de
marchandises, tempéra le joueur de flûte.
—Et puis j’aimerais bien garder un jeune garçon. Si tu en as un de potable qui ne sent pas trop
mauvais. J’ai besoin de compagnie depuis que cette gueuse de Gerda m’a ravi mon mignon petit
Kay.
Pendant que la dame à l’allure glaciale passait en revue les jeunes garçons du lot, Justin prit la
poudre d’escampette sans faire craquer le moindre bout de bois. Il n’avait pas eu quatorze fois le
trophée de champion de la fuite pour rien. Il comprit rapidement que des monstres du Comté de la
nuit avaient profité de la pagaille provoquée par l’arrivée du Néant pour s’installer dans le grand
nord et récolter des esclaves à vendre. Justin, avec prudence, repartit vers sa chambre. Il fut réveillé
au matin par une foule en colère armée de torches et de fourches. Les disparitions de la nuit
n’allaient certainement pas arranger les choses et rendre le calme à ce petit village, il se demanda
quel serait le bouc émissaire et à qui l’ire populaire allait faire porter le chapeau. Il avait vu la veille
le comportement des gens avec le nain marchand dont il ignorait encore le nom, il était probable
que la foule se concentre, à juste titre, sur ce dernier. Son sens aiguisé de la fuite lui indiqua
cependant que c’était le moment de changer de village, voir même de région, il se dit que le duché
d’argent ferait une belle enclave pour se protéger des monstres qui venaient peupler le comté des
fins heureuses. Il comprit, un peu tard, que celui que la foule cherchait, c’était lui.
Trois gaillards se saisirent de lui et on le dirigea de force vers le gibet installé en hâte sur la place du
marché.
— Frantz ! Monte faire le juge ! cria un des gars. Tu sais compter jusqu’à vingt sans retirer tes
bottes.
L’homme désigné par la foule monta face à Justin essayant d’avoir la prestance requise :
—Accusé, pouvez-vous nous dire où avez-vous caché les victimes ?
— Je suis innocent, déclara pitoyablement Justin.
— Vous noterez que le coupable ne répond pas à ma question, notifia le juge de fortune.

— Je suis innocent ! répéta Justin. Pourquoi aurais-je enlevé ces personnes ?
— Car vous êtes un démon. Cela doit être pour un sacrifice, répondit l’homme.
— Je suis juste chevalier, déclara Justin.
— Vous êtes pourtant inscrit ici comme tailleur, fit remarquer l’homme qui conduisait le procès.
— Je peux être les deux, répondit Justin de plus en plus mal à l’aise.
— Encore une preuve, les démons peuvent changer d’identité ! s’exclama le juge à l’adresse de
l’assemblée. Une personne vous a vu sortir cette nuit. Les braves gens dorment la nuit.
— Si cette personne m’a vu c’est qu’elle ne dormait pas non plus ! Argumenta Justin.
L’homme s’arrêta et regarda la foule un moment. S’il ne prouvait pas la culpabilité de Justin, il
faudrait un autre coupable et il était déjà sur l’estrade…
— C’est par sorcellerie qu’elle vous a vu ! répliqua-t-il.
— Vous avez donc une sorcière dans le village, enchaîna Justin.
— Non, vous êtes un sorcier, vous lui avez envoyé ses images ! Tenta maladroitement le
bonhomme.
— Pour me faire pendre ? S’offusqua faussement Justin comprenant qu’il gagnait la partie. Alors, je
suis un sorcier ou un démon ? Il faudrait savoir !
— Je… Répondit le dénommé Frantz qui suait à présent à grosses gouttes.
La foule commençait à murmurer son nom, les gars se demandaient si la sorcière n’était pas la
complice du faux tailleur. Des sifflets commençaient à monter de la foule.
— Et pourquoi pas tueur d’Ogre pendant que vous y êtes ! répondit Justin. Soudain un homme se
présenta à la foule et un froid immense se fit ressentir lorsqu’il ouvrit la bouche :
— Je suis Jacob, messager de sa majesté Roi. Cet homme est recherché par la couronne et je dois le
ramener au palais.
— D’accord mais pendons-le avant ! s’écria un homme. Et nos enfants, qui va nous les rendre ?
— Et ma femme ? demanda un autre.
— Vos familles vous seront rendues, affirma Jacob. Elles sont en ce moment même au palais en
train de répondre aux questions du Chambellan.
Justin comprit que l’homme mentait. Il savait où étaient les victimes et jamais Ouf ne pourrait
conduire un interrogatoire. Mais qui était-il ?
Les gaillards se proposèrent pour accompagner l’étranger au palais et revenir avec les habitants du
village. Cela calma la foule et Franz sentit qu’il s’en tirait à bon compte.

Justin fut remis à l’étranger sous la garde des deux mastodontes. Ils étaient à peine sortis du village
que les deux hommes forts tombèrent comme des masses, gelés par le froid.
— Vous êtes le joueur de flûte ! s’écria Justin qui venait de comprendre. Mais ? Comment…
— Tracassin m’a fait changer de visage, répondit l’homme sans laisser le chevalier finir sa phrase.
Il est très utile pour un nabot. Un grand magicien. Il tisse l’or aussi. Je n’ai jamais compris pourquoi
il avait été banni dans le Comté de la Nuit. Son amour de l’or ou celui des devinettes sans doute.
— Il transforme en esclave ceux qui ne trouvent pas la bonne réponse surtout, commenta Justin.
— Chacun en accepte pourtant les règles, dit le joueur de flûte en haussant les épaules.
— Pourquoi m’avoir sauvé ? demanda Justin anxieux.
— Nous avons besoin de toi. Nous devons livrer des esclaves et un chevalier du royaume doit
connaître les bons chemins. Surtout un champion de la fuite qui ne fait pas de bruit.
— Comment avez-vous su ?
— La mère de l’hiver, elle a senti ta chaleur, expliqua l’homme.
— Vous avez de grands pouvoirs, énonça Justin qui commençait à se dire qu’il était mal barré.
— Nous allons éviter de nous faire repérer par le vieux mage ou par les sorcières. La matriarche
nous connaît trop.
Ils arrivèrent au campement, un parc à chevaux où était enfermée la cinquantaine d’esclaves que
détenaient les trois monstres. La reine était sur son siège de glace, le nain sur un tonneau. Justin
était mort de peur. Il accepta le repas proposé par le nain bossu et remarqua la poussière d’or sur le
bout de ses doigts. Son sac traînait à côté du tonneau.
Il prit son repas, qu’il trouva copieux, arrosé d’un charmant vin de glace.
— Jeune chevalier ? Vient me voir, ordonna la dame des glaces.
— Vous me trouvez jeune ? S’étonna Justin.
— Je suis ici depuis que le monde est monde, je reviens après le solstice jusqu’à l’équinoxe. Ta vie
n’est que poussière par rapport à la mienne.
—Elsa pourrait vous détrôner madame, déclara Justin sans malice.
— Ne me parle pas de cette jeune écervelée ! Une princesse de pacotille ! S’emporta la Reine.
— Excusez-moi mais, elle est reine, pas princesse, corrigea le chevalier, sa sœur Anna par contre…
— Il suffit ! Jeune impudent, si je n’avais pas besoin de toi, tu serais déjà froid comme la mort !
hurla-t-elle en se levant de son siège.

Justin recula et marcha sur le sac du Nain. Un crac sonore se fit entendre. Les prisonniers
commençaient à s’agiter.
— Ma reine je crois que nous devrions nous replier, déclara Wilhem affolé.
— Pourquoi cela ? demanda la souveraine.
— Car cet abruti vient de casser ma flûte et que, du coup, le sortilège est brisé. Les prisonniers vont
se rebeller.
— Vous êtes des incapables ! S’emporta-t-elle.
— Je vais nous sortir de là, déclara le nain qu’elle appela Tracassin. J’ai ouï dire que la tour
septentrionale était vide.
Tracassin prit la main glacée de la souveraine et celle du musicien. Ils disparurent en un battement
de cils.
Les villageois ramenèrent Justin en triomphe au village et un messager partit annoncer au roi qu’un
brave tailleur chanceux avait sauvé le Nord de trois sorciers. Le gars revint le lendemain apporter
une nouvelle médaille pour Justin et annoncer que la tour du septentrion avait été engloutie par le
Néant avec ses occupants. Justin se dit que la retraite, ce n’était pas de tout repos.

 

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